Dossier: Anciens

Dossier: Anciens

Ils étaient les piliers de la société. Respectés, entourés et écoutés, les anciens – comme on les appelle – étaient des membres de la famille à part entière. Une situation qui change peu à peu avec un lien intergénérationnel qui se distant, condamnant de plus en plus nos cocos et bacocos à l'isolement.

Assise sur son palier surélevé d'un mètre par rapport au niveau de la rue, Ma Zaanfi patiente sur sa natte. Un salam par ci, un regard par là. Un enfant passe. Elle l'interpelle, lui confiant un peu de monnaie pour qu'il aille lui acheter du lait au douka de l'autre côté de la rue. Scène du quotidien pour le riverain qui observe la coco de 74 ans. Ses journées, elle les passe ici, devant l'entrée de sa maison, à attendre. "Qu'est-ce que je pourrais faire de plus qu'attendre ?", regrette-t-elle dans un shimaoré traduit par son voisin. Une question en forme d'évidence. Une évidence empreinte d'agacement. Ou plutôt de déception. "Mes enfants ont bien réussi", explique-t-elle en poursuivant : "Mais c'est aussi à cause de ça que je les vois peu. Les deux garçons vivent en métropole, quant à mes deux filles, elles vivent avec leurs maris et elles sont occupées toute la semaine. Elles passent régulièrement, mais pas longtemps." On l'aura compris : les journées sont longues pour Ma Zaanfi qui peut heureusement compter sur ses connaissances dans le quartier, "pour une course, un peu d'aide dans la maison et passer le temps en discutant." Et son voisin, d'une cinquantaine d'année, d'agréer : "Ça va être de plus en plus ainsi maintenant. Mayotte change. Avec le travail, les loisirs, les vacances, on a moins de temps pour nos anciens. C'est dommage." Et la coco de répondre, sous le regard compréhensif de son traducteur improvisé : "Les enfants nous oublient aujourd'hui, mais nous, nous nous en sommes occupés, on les a élevés, on les a nourris. Je ne leur en veux pas à eux particulièrement, mais ce n'est pas bien cette façon dont les choses évoluent. Nous, on ne laissait pas nos parents."

Une situation loin d'être unique

Le sort de Ma Zaanfi est loin d'être unique. Il y a quelques mois, Mayotte Hebdo avait rencontré Mkaya, dans le cadre d'un dossier sur le sort des personnes âgées dans un département en plein développement*. À 80 ans, elle expliquait sa situation, semblable à celle de Ma Zaanfi : des enfants qui travaillent, des difficultés à se déplacer et, finalement, un isolement difficile à supporter moralement. "C'est dur de ne pas être accompagnée", témoignait-elle ainsi, soulignant "à plusieurs, on trouve des solutions aux problèmes qui se posent [au quotidien], mais seule, comment faire ?" Pour l'aider, Mkaya bénéficiait de l'aide de deux animatrices de la mairie de Pamandzi, où elle vit, mises à la disposition d'une association – Maison familles et services – oeuvrant en faveur des seniors. À propos des anciens, Faharidhine et Anima confirmaient : "La solitude leur pèse. Ils aimeraient être accompagnés en permanence. Le fait d'être en groupe leur manque, les échanges avec d'autres leur manquent aussi." Dans ce même dossier, Inoussa El Fat faisait le même constat. Directeur de 976 Allo Saad, qui était alors une toute récente structure spécialisée dans les prestations à domicile à Bandrélé, l'homme observait que "Les gens ont désormais moins le temps de

s'occuper de leurs parents et de leurs grands-parents. Il y a tout d'abord le travail, mais parfois aussi des départs de l'île. Des familles s'en vont à la recherche d'un meilleur confort de vie ailleurs, et leurs anciens, eux, restent ici. Parfois, ils n'ont plus personne à part des voisins." Un phénomène en route depuis longtemps, mais jusqu’à ces dernières années resté "moins visible" dans la masse des changements structurels que connait la société mahoraise. La bienveillance vis-à-vis des anciens en était pourtant un des piliers les plus fondamentaux.

Car traditionnellement parlant, dans une société où le groupe est prééminent sur l'individu et où la notion de transmission est particulièrement importante, la famille inclut naturellement en son sein les grands-parents. Des doyens qui, dès lors, font office de "chefs" de famille, ou tout au moins de référents de prime-importance. Un rôle qui tend à s'effacer, tout comme celui, d'ailleurs, du reste de la famille, ressemblant de plus à la famille mononucléaire occidentale.

Une solidarité changeante

Pour autant, il ne faut pas voir dans ce constat un abandon total des seniors au sein de notre société. Dans son enquête de mars 2017 – Migrations, natalité et solidarités familiales : la société de Mayotte en pleine mutation –, l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) note que près des deux tiers des séniors de 60 ans ou plus "sont régulièrement et gratuitement aidés dans leur vie quotidienne par leurs proches." Un aide qui concerne le plus souvent "des formalités administratives (51 %), telles que le remplissage de formulaires ou des démarches juridiques", mais aussi "les tâches ménagères de la vie quotidienne (36 %)" et "plus rarement [les] soins quotidiens ou médicaux (14 %)." Une solidarité intergénérationnelle qui "apparaît plus intense à Mayotte que dans les autres DOM", note par ailleurs l'Institut national des études démographiques (Ined). Encore présente, certes, mais en pleine mutation. Et c'est là que le bât peine. "Encore heureux qu'ils nous aident un peu", s'étonne Ma Zaanfi à ce sujet. Mais elle le rappelle : "Nous, ma génération, n'avons pas grandi ainsi, avec ces nouvelles habitudes. Ma mère à moi habitait juste à côté. Presque toutes mes sœurs aussi. Les villages étaient des familles. Chacun veillait sur l'autre. Ce n'est plus le cas maintenant."

*Isolement : le désarroi des anciens, Mayotte Hebdo n°865, décembre 2018.

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