Avril 2007 - Social - La vie sur les hauteurs de Kavani

Avril 2007 - Social - La vie sur les hauteurs de Kavani

Comme Kawéni et Koungou, Kavani représente bien la hiérarchisation des couches sociales à Mayotte. Pendant que de nombreux Mahorais sont en train de construire ou d'étendre leur maison sans faire la demande de permis de construire, les Métropolitains, eux, logent dans des lotissements bien aménagés et répondant surtout à leurs attentes, à savoir un confort que beaucoup de Mahorais rêvent aussi d'avoir.
Les sans-papiers n'ont pas droit au même traitement. Ils doivent se contenter de peu… faute de mieux. Et pour cause, ils ne sont pas Français et vivent illégalement sur le territoire. Par peur de se faire appréhender par la police, ils se doivent d'être discrets. En matière de logement, ils n'ont pas l'embarras du choix. Rares sont ceux qui louent un appartement répondant aux normes sanitaires, hygiéniques et sociales. Encore faut-il qu'il y ait assez d'appartements en location et avoir de l'argent pour le payer.

En effet, le prix d'une pièce simple est passé de 150 francs (environ 17 €) à environ 100 €. Le prix d'un banga en tôle de bas de gamme est passé de 50 francs (7 €) à 50 €. Autant dire que les prix ont flambé. Depuis la fin des années 90, la demande excède l'offre. Cette crise du logement découle entre autre de l'explosion démographique. Les terrains se font rares et coûtent extrêmement chers, ce qui pousse ainsi les Mahorais à louer. Une tendance qui va à contre-courant des habitudes des Mahorais.

Cette crise du logement touche par ailleurs les clandestins. Autrefois il était beaucoup plus facile de trouver un appartement alors qu'à l'heure actuelle, chercher une pièce ou bien, faute de choix, un banga, c'est tout un parcours de combattant dans Mamoudzou notamment. Or le chef-lieu est le lieu le plus convoité par les demandeurs, malgré les nuisances, la "pollution", le coût plus élevé ou le risque de rencontrer les forces de l'ordre.

Cet engouement s'explique par le fait qu'on est près des magasins, il n'y a pas besoin de faire un long trajet pour se rendre au marché et auprès des magasins de distribution. Dans la "grande ville", c'est aussi beaucoup plus discret que dans un village en brousse où tout le monde se connaît. Et c'est là que le travail occasionnel est possible, dans la construction en particulier. En brousse, c'est pour travailler au champ. Enfin, il est plus facile pour l'accès aux dispensaires ou à l'école de se fondre dans la ville. Beaucoup de sans-papiers adhèrent à cette logique. Quitte à vivre dans un taudis, au moins on habite à Mamoudzou.
A Kavani, par exemple, ceux qui y habitent ne veulent en aucun cas lâcher leur logement même précaire, par peur de ne pas trouver mieux ailleurs et rapidement. A défaut d'acquérir une pièce, ou un banga en tôle, certains ont trouvé comme solution d'aller vivre sur les hauteurs de Kavani.

Rosemine est mère de deux enfants. Elle vient de perdre des jumeaux. Cela fait sept ans qu'elle est à Mayotte et deux ans qu'elle réside sur les hauteurs. Avant de disposer de ce 9 m2, elle vivait carrément dans Kavani. "Notre ancien logement était mieux que celui-ci. Il n'y a pas de comparaison. Certes mes enfants et moi vivions également dans un banga en tôle, mais il n'y avait pas toutes ces contraintes. Nous sommes partis car la propriétaire des lieux voulait étendre sa maison. Je n'avais pas d'autre choix que de quitter les lieux. Nous avons cherché partout mais rien. C'est pourquoi je suis venue m'installer ici. Mais si je trouve mieux ailleurs je m'en irais".
La pièce de Rosemine sert à la fois de chambre à coucher, de salon et de cuisine. A l'intérieur se trouvent deux lits et un grand frigo… Au niveau du coin cuisine, on peut y voir de la vaisselle et deux réchauds à pétrole. A son arrivée sur le site, c'était la saison de pluie. Il n'y avait pas d'électricité. Au bout de deux mois, ne supportant plus de se retrouver dans le noir avec les enfants et ayant marre de se faire mordre constamment par les scolopendres, elle a fini par "louer l'électricité" chez un voisin.
A 50 mètres de là se trouve une grande maison, facilement reconnaissable par sa couleur orange vif. Plusieurs personnes y habitent. Mariati fait partie du lot. Cela fait quatre mois qu'elle y vit. Avec ses cinq enfants, ils occupent deux chambres et une cuisine. Contrairement à Rosemine qui paie 40 euros par mois, Mariati débourse 100 euros pour ce logement. Force est de constater que ce n'est pas le même confort.

La plupart des maisons sont équipées en appareils électroménagers : gazinière, télévision satellite, ventilateur, frigo, téléviseur, mini-chaîne et lecteur DVD. "Je compte acheter très prochainement une télévision car tous les appareils d'électroménager dont je disposais, je les ai envoyés à Anjouan car il n'y avait pas d'électricité. Cela ne fait pas longtemps que j'ai acheté le réfrigérateur. Il va falloir aussi que je pense à acheter un lecteur DVD pour les enfants. Il faut satisfaire ses enfants. Ce n'est pas parce qu'ils habitent sur les hauteurs qu'ils sont différents des autres mômes", nous confie Rosemine.

 


 

M'limani, un quartier convivial

M'limani, c'est le nom donné à ce quartier. On y trouve une mosquée permettant aux fidèles de faire facilement leurs cinq prières par jour. Une manière également de leur éviter d'emprunter à maintes reprises la pente étroite menant jusqu'au pied de la colline. En effet, c'est tout un parcours de combattant pour y monter et en descendre. Il existe deux voies pour s'y rendre. On peut passer du côté de Vétiver ou par Kavani-Mamoudzou. "Il faut être un habitué, sinon pour une première montée cela exige beaucoup d'efforts physiques tellement c'est dur. Tout va bien quand il fait beau, mais lors de la saison de pluie c'est terrible. Il y a de la boue partout. Impossible de circuler. Du coup chacun reste chez soi et attend que le soleil revienne".

Outre la mosquée, M'limani comprend trois épiceries. Attoumani, âgé de 22 ans, a mis en place sa boutique il y a un peu plus de deux mois. Depuis le début de son activité, il a réalise un chiffre d'affaires mensuel de 800 euros. Avant de créer cette boutique, il était vendeur à la sauvette au marché de Mamoudzou. Lassé de se faire chasser par les fonctionnaires de police, il a eu cette idée d'ouvrir cette épicerie, et ainsi être plus à l'abri des policiers et surtout gagner sa vie normalement. Pour la mettre sur pied, il a reçu le soutien de sa famille, vivant elle aussi sur les hauteurs.

Il achète ses produits soit dans les grands magasins de distribution ou bien à la Somaco de Kavani. Malgré les trois épiceries se trouvant sur le site, les gens préfèrent aller faire leurs courses à la Somaco de Kavani ou dans les autres boutiques car ils estiment que les prix pratiqués là sont trop élevés. "C'est difficile de transporter tous ces produits jusqu'ici. En tant que vendeur, on se doit aussi de dégager une marge de bénéfice, sinon à quoi bon vendre !", avance Attoumani.
Certes, ils sont peu à se rendre régulièrement dans ces épiceries de proximité, mais beaucoup plus nombreux à y aller pendant la saison de pluie. Car ils n'ont pas le choix. M'limani est aussi un lieu de convivialité et des festivités religieuses y sont organisées : maoulid, kandza, madjiliss…

"Il faudra partir un jour ou l'autre"

Les Anjouanais sont la principale communauté demeurant sur les hauteurs, soit 98%. Les 2% restants sont constitués de Grands Comoriens et Mahorais. Une chose est sure, les terrains appartiennent à des Mahorais, à titre informel, car la plupart d'entre eux ne disposent pas de titre de propriété. Ce sont des terrains octroyés par la mairie à des autochtones à la fin des années 80. A cette époque-là, il fallait s'inscrire sur la liste. Les bénéficiaires sont de Mamoudzou, M'tsapéré et Kavani. Avec les nouvelles modalités actuelles, certains Mahorais ont pu obtenir ce titre de propriété et ont par la suite eu le permis de construire, pour d'autres en revanche c'est l'incompréhension. C'est le cas de Mariame.
Cela fait déjà plusieurs années qu'elle fait les démarches pour obtenir ce fameux sésame, un papier précieux qui lui permettrait enfin d'ériger la maison de son rêve. Mais c'est difficile. "Nous avons tous eu un bout de parcelle sur ces hauteurs dans les mêmes conditions. Aujourd'hui, je ne comprends pas pourquoi, certains ont réussi à titrer leur terrain et d'autres non. Regardez autour de vous, les trois grandes maisons. Moi aussi je veux construire ma maison mais on ne me donne pas le choix. Il faut avoir les bras longs comme ceux-là pour être un privilégié. Sinon, on crève."

Pour l'heure, les sans-papiers se soucient peu de leur sort. Aucun propriétaire n'est venu demander le départ de quiconque. Mais certains pensent parfois au moment fatidique. "Les Mahorais ne cessent de demander la départementalisation. S'ils l'obtiennent, ceux qui sont à l'extérieur vont tous rentrer, et là nous devrons plier bagage. Nous avons fondé notre famille ici, beaucoup d'enfants ont vu le jour ici, nous nous consacrons à l'élevage et à l'agriculture… et pourtant nous devrons partir un jour ou l'autre. C'est triste", explique Mounir.
Et Rosemine d'ajouter : "La vie est dure à Mayotte. Mais c'est mieux qu'à Anjouan. Contrairement aux autres clandestins, nous n'avons pas la pression tout le temps car les fonctionnaires de police ne viennent pas ici pour nous traquer. Et que ça continue."

Presque tous ont déclaré qu'ils retourneront un jour chez eux. Bien que l'étau se resserre pour les étrangers sans-papiers, d'autres continueront à risquer leur vie en mer pour atteindre Mayotte, appelée souvent "l'Eldorado".

Souraya Hilali
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