
Le 04/04/09
L'association Art-Terre veut relancer la filière
Vendredi après-midi dans les locaux de la chambre consulaire place Mariage à Mamoudzou s'est tenue l'assemblée générale de l'association ArtTerre. Créée il y a environ un an et présidée par l'ingénieur BTP et conseiller général de Bandrélé Mustoihi Mari, elle a réuni architectes, producteurs de briques, maîtres d'ouvrages, maîtres d'œuvres et contrôleurs de construction autour de l'enjeu principal de l'association : relancer la filière de la brique de terre compressée (BTC) à Mayotte. Une perspective qui apparaît aujourd'hui de plus en plus réaliste…
"CraTerre (le centre scientifique spécialisé dans la construction en terre basé à Grenoble, ndlr) a donné son accord pour relancer le projet. Nous devons faire valider les devis de la première phase de faisabilité en septembre, ce qui permettra d'aboutir au développement effectif de la démarche de normalisation dès les premiers mois de 2010", s'est-il félicité. La première phase est financée par la DE à hauteur de 20.000 €, la deuxième à 50% par la DE et 50% par le Conseil général pour un montant global estimé à 130.000 €.
Grâce au Grenelle de l'environnement qui qualifie la BTC de "matériau innovant", il ne sera plus nécessaire d'aboutir aux DTU (Documents techniques unifiés) : un simple avis technique du CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment) suffira pour obtenir la garantie décennale. "Le contexte politique du Grenelle de l'environnement est favorable à la BTC", a constaté Dominique Tessier, vice-président de l'association et président du conseil régional des architectes d'Ile-de-France. "Le CSTB est très sensible à notre démarche pour trouver la bonne voie pour achever la normalisation. On sait faire ici, mais on a besoin d'un agrément qui corresponde à une réalité qu'on maîtrise".
"Construisons en BTC partout où c'est possible et en béton que là où c'est indispensable"
L'association va très prochainement ouvrir une bibliothèque électronique pour rassembler tous les documents et les études relatifs à la BTC, produite par millions pendant une vingtaine d'année à Mayotte. Alors qu'il y avait 17 briqueteries et 20 sites d'extraction pendant "l'âge d'or" de la BTC, il ne reste aujourd'hui que 4 briqueteries en état de "veille".
"Elles doivent devenir les "pilotes" du projet", a estimé M. Liétar. "Pour pouvoir convaincre les maîtres d'ouvrages, les architectes et les bureaux de contrôle, la production doit être "pro" dans les briqueteries. Depuis 2002, la filière est très malmenée, avec seulement 2.000 briques produites par an. Il faut en prévoir des dizaines de milliers dans les années à venir".
"On a du mal à avoir une brique formatée aux bonnes dimensions et qui ne s'effrite pas", a déploré M. Tessier, qui en train d'achever deux chantiers qui utilisent la BTC pour le compte du Smiam (voir encadré). "Il faut aussi que les entreprises de maçonnerie s'investissent davantage dans la mise en œuvre et les finitions", a-t-il ajouté. Rappelant qu'il fait frais à l'intérieur de ces constructions sans qu'il y ait besoin de climatisation, il a déclaré qu'il n'avait pas eu besoin de béton armé, "qui coûte plus cher et ne crée pas autant d'emploi". "Construisons en BTC partout où c'est possible et en béton que là où c'est indispensable", a-t-il résumé.
"Il faut donner un type d'architecture locale à ce pays"
"L'ensemble des donneurs d'ordres devrait parler d'une seule voix", a déclaré M. Mari, qui recommande que les maîtres d'ouvrages suivent l'exemple du Smiam, ajoutant que "même le vieillissement des bâtiments en BTC ne pose aucun souci". Pour relancer la filière, il propose "de mettre même 5% en maçonnerie", dans les appels d'offres.
Abdullah Hariti, un entrepreneur "passionné" par la BTC qui a participé aux travaux des Etats généraux de l'Outremer (Egom) dans l'atelier sur la production locale, a déploré qu'il y ait de plus en plus d'appels d'offres qui ne proposent pas d'alternative au béton banché, alors que les Egom recommandent 25 à 35% de matériaux locaux dans les constructions publiques. "Il faut donner un type d'architecture locale à ce pays", a-t-il conclu.
Un représentant d'un bureau de contrôle a cependant tempéré l'enthousiasme de chacun, en affirmant que la BTC ne pourrait être utilisée qu'en remplissage pour des bâtiments d'un étage maximum car "sismiquement, c'est un matériau friable : on ne sait pas comment la BTC réagit aux secousses, contrairement au parpaing".
Une analyse qui a fait bondir Christophe Limousin, promoteur immobilier et secrétaire de l'association, qui a rappelé que des essais sismiques ont déjà été effectués sur la BTC à Marseille : "Le tremblement de terre de 1993 était de 5,6 sur l'échelle de Richter, et à l'époque on avait des briques de 14 cm; contre 22 aujourd'hui. J'ai fait des constructions mixtes avec de la BTC en structure porteuse, en la montant à l'italienne. S'il y a un problème de solidité, mettre de l'enduit sur la brique est aussi facile que sur du parpaing".
Une expo à Paris et une délégation de Nouvelle-Calédonie
"Aujourd'hui, il faut réactiver la filière avec les professionnels qui ont perdu leur savoir-faire", a ajouté M. Limousin, "mais nous avons une vraie expérience de 30 ans ici : sur mes chantiers, les artisans retrouvent leurs automatismes en trois jours ! C'est une architecture ambitieuse, avec des arcades et des voûtes". Mais "tant que l'outil de production n'a pas une certaine quantité assurée, il ne pourra pas se développer", a-t-il prévenu, préconisant des subventions du conseil général pour promouvoir ce matériau et un système avec moins d'apport personnel pour les nouveaux accédants privés.
Après la réussite d'un projet hôtelier écotouristique en BTC à Majunga réalisé l'année dernière par Jean-Pierre Escoffier, un entrepreneur mahorais qui y est parti avec ses presses et son savoir-faire, l'association veut cette année monter une exposition sur la brique mahoraise dans la Maison de l'architecture du couvent des Récollets, l'un des trois sites parisiens de référence pour les expositions concernant l'architecture.
"Cette expo pourrait aller ensuite dans les écoles d'architecture en Métropole et à la Réunion, et bien sûr à Mayotte", a prévu M. Liétar, qui a par ailleurs annoncé qu'une délégation d'une quinzaine de personnes venue de Nouvelle-Calédonie devrait se rendre au mois de novembre à Mayotte pour observer la production de BTC sur l'île, car ils possèdent également de la terre latéritique au nord de leur île.
Une preuve s'il en est que le savoir-faire de Mayotte, même s'il est de moins en moins visible, continue d'être reconnu dans le monde entier…
Julien Perrot
Après le Smiam et l'Etat, la Sim veut montrer l'exemple
Le cabinet d'architectes de Dominique Tessier, qui a ouvert un bureau secondaire à Mayotte en 2001, vient de livrer l'extension du lycée agricole de Coconi pour le compte de l'Etat. Cet important projet, qui utilise de la BTC, est le premier depuis de nombreuses années. Le collège de M'tsangadoua, conçu par Bruno Hennion et réalisé en 1994, avait marqué la fin d'une génération de bâtiments publics qui avaient exploité les savoir-faire locaux.
Outre l'Etat, qui soutient par ailleurs activement le projet de normalisation de la BTC par l'intermédiaire de la DE, le Smiam est également un acteur de la relance de la filière, en retenant les projets d'écoles utilisant la BTC en remplissage ou en murs porteurs. Un T11 à Tsoundzou 2 et un T4 à Nyambadao conçus par le cabinet de M. Tessier, ainsi qu'une école maternelle à Tsoundzou 2 du cabinet d'architectes Tandem, sont actuellement en construction.
Forte d'une expérience de plus de 20 ans en la matière, la Sim (Société immobilière de Mayotte) se remet elle aussi à la BTC : ce mois-ci, deux chantiers de 16 logements locatifs sociaux seront engagés, les premiers d'un programme prévu pour une production de 200 logements par an à court terme. Ce programme de locatif social décidé par le Conseil de l'habitat l'année dernière, est encadré par des conventions Mayénergie et construits en BTC dans la mesure du possible.
Avec ce programme et celui des logements locatifs intermédiaires qui complèteront la production pour une moyenne de 70 logements annuels, le marché de la BTC, constitué à 75% par les projets de la Sim, atteindraient progressivement 1.000.000 de blocs par an. "Cette grande ambition de la Sim permettra de (re)passer de l'artisanat au stade semi-industriel", explique Vincent Liétar, directeur de projets à la Sim.
Une exemplarité qui vise à inciter les Mahorais à construire eux aussi leur maison en BTC, un matériau encore trop souvent assimilé à un manque de modernité. Depuis plusieurs années, quelques chantiers privés ont utilisé la BTC, comme un R+4 érigé récemment à Majicavo. Ces logements individuels ou petits collectifs peuvent s'appuyer sur l'expérience de 10.000 logements construits en BTC à Mayotte depuis 1981, mais aussi sur de nombreux bâtiments publics tels que les collèges de Dzoumogné et de Chiconi, ou la préfecture de Mamoudzou.
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